Rafael Grassi - Hidalgo

Jeremy Liron, artiste et journaliste

   

1.

Il semblerait que la recherche esthétique de Rafael Grassi ait consisté de plus en plus clairement à concilier un attachement pour la matière picturale, l’univers des rapports de couleurs, de superpositions et de jeux de transparences qu’elle suscite et un goût pour l’envoûtante facétie qu’est l’illusion perspective, la figuration menteuse d’un espace profond. Ainsi, tout ses tableaux paraîtront depuis quelques années jouer de l’ambiguïté entre la revendication d’une peinture pure qui n’aurait d’autre objet qu’elle même, et la représentation réaliste d’un espace ou d’une scène. Dans cette ambiguïté même se mêleront les notions de fond et de forme, chaque élément semblant appartenir à un catalogue de gestes picturaux qui s’élabore de toile en toile tandis qu’un espace succinct s’agrège ou se délite. Que ce soit dans un azur éthéré ou entre les pans lisses d’un intérieur on doit s’attendre à voir surgir, pris dans une dynamique visuelle qui peut parfois évoquer l’univers de Franz Ackerman, des formes de bulles ou de stickers, des mots parfois, des ondoiements, des zébrures ou des jeux convaincants de reflets. Quelque fois encore des fragments de corps nu dont le modelé se confond avec les biffures qui les masquent, des choses mal établies, sortes d’ectoplasmes fluides à la manière de Tangy ou de Dali et qui évoquent encore quelques monstres abyssaux ou effets numériques symptomatiques du travail photoshop, du collage et du montage. Rafael Grassi vous dira que le tableau est pareil au monde emmêlé et confus, sans direction apparente, pétri de contradictions sans doute. Et qu’ainsi il est vrai, expressif. Le tumulte du monde, sa profusion, offrent une formule féconde apte à modeler l’imaginaire pictural, invitant aux tournures, à l’entrechoquement des formes et des références. Et si successivement les grands courants artistiques se sont fait les échos de notre compréhension du monde, l’époque à laquelle répond Rafael Grassi est résolument plurielle et contradictoire, belle et affreuse, exacte et confuse, amnésique et encombrée, désillusionnée et audacieuse.


2.

On a du mal à se défaire à la vue de ces tableaux d’une impression d’artificialité glacée qui évoque inéluctablement les images à peine plus lisses des constructions publicitaires de magazines. Une sorte de netteté clinique dans le traitement des tableaux nous fait l’effet à peu près d’aborder une vitre ou un écran, un mouvement figé, une réalité morte. De fait, Rafael Grassi insiste sur le fait qu’il travaille à la réalité plane des images et depuis peu une fine marge blanche vient cerner ses tableaux en arrondissant les angles à la manière d’illustrations pour en attester. Le paradoxe joue à fond, l’illusion de profondeur est tout à la fois opérante et niée, établie avec virtuosité et déjouée, affirmée comme illusion. Dans ce jeu entre l’espace représenté et la réalité concrète du tableau, l’espace expérimental se dédouble en quelque sorte. Ou bien on dira qu’il est mis en perspective. De la surface plane de la toile au décors sommaire de ces pans de murs identiques : deux espaces autonomes et contigus où la réalité picturale se joue. Ce double cadre dans lequel se joue la peinture de Grassi devient davantage scientifique en sorte lorsqu’une même composition est répétée de toile en toile avec quelques variations. Comme si l’on observait un phénomène, des possibles, que l’on notait des mutations dans les lentilles fixes d’un microscope. C’est quelque chose qu’il voudrait qu’on lise comme du jazz, variations autour d’un thème. Mais on peut se demander aussi si ce n’est pas toucher à la relativité de chaque choix, de chaque image obtenue dont le règne est niée ou simplement rendu fragile sans cesse par la possibilité d’une autre. Le jazz n’est-il pas l’affirmation de l’élasticité d’une composition, de la multiplicité d’interprétations possibles. On touche à un vertige. Et on peut trivialement le résumer à une observation vestimentaire : il est possible aujourd’hui d’associer les pois et les rayures. Je veux dire, les choses perdent de leur contour et de leur dogmatisme, tout se fait et tout peut se faire. On touche à l’impossibilité de figer un propos, une réalité, un jugement…une image. Et il y a de ça dans toute production d’artiste, une obsession récurrente qui semble devoir dire comme on ne peut s’arrêter à quelque chose de satisfaisant et définitif. La réalité poursuivie sans cesse échappe. Quelque part Laurence Sterne disait : « je crois là qu’il y a une fatalité – j’arrive rarement à l’endroit vers lequel je me dirige ». L’art continue du fait que l’on parvient à ne se saisir de rien.