Peinture pataphysique, aux couleurs si fraîches.
Par Frédéric Bouglé, 2007
Directeur du creux de l’enfer, Membre de l’AICA



Dans l’univers actuel du pinceau informatique et de l’image numérique, dans une histoire de l’art délicieusement chargée, beaucoup reste pourtant, en peinture aussi, à réinventer ou à faire évoluer. Entre l’assimilation de son passé, une maturité, et de réelles avancées, des artistes, un peu magicien, effectuent encore de nouvelles percées dans une hypothèse de l’art pourtant serrée.

Un univers spécifique, quasi a-gravitationnel.

Avec la gestuelle alerte d’un grand violoniste qui maintient ferme son archet, Rafael Grassi-Hidalgo, artiste de la génération 70, mène un travail de recherche dans le champ de la peinture avec des expériences énergiques qui excitent l’intérêt. À partir d’une règle de composition du tableau savamment orchestrée, hybridée sur le principe historique du photomontage, l’artiste étonne dans son domaine en obtenant un univers spatial atypique, quasi a-gravitationnel : Les huit derniers grands formats, précise l’artiste lui-même, "sont issus, ou ont été contaminés par des images photographiques retouchées à l’ordinateur. Ces images, sur lesquelles j’avais commencé à travailler, il y a quelques mois, ont subi un traitement parfois violent où je me suis servi des outils informatiques pour porter en quelque sorte atteinte à leur intégrité.
Ruptures, glissements, répétitions, sont autant de stratégies avec lesquelles j’ai voulu éloigner l’image de sa littéralité pour mieux la situer dans une zone où les ambiguïtés multiplient les lectures, tout en renforçant leur puissance plastique. Le résultat, finalement assez pictural, a tout naturellement glissé vers la toile où j’ai repris certaines d’entre elles, au moins en partie, afin de les intégrer aux éléments de vocabulaire qui faisaient déjà partie de mes peintures"

Conjuguer deux mondes dans un même espace dépeint.

Sur cette toile de format plus qu’humain, traitée à l’acrylique et intitulée "Maîtresse I", l’œuvre s’identifie par un fond puissant, jaune rouge orangé, aux couleurs chaudes d’un Emil Nolde sous le Soleil des tropiques. Traité pourtant avec une pâte relativement légère, elle représente un paysage semi figural, une sorte de vision nocturne, astrale, hantée d’idéogrammes et de mystères, mais dans une ambiance sereine. Au centre de la toile, un corps, nu, segmenté, habillé d’androgynéité, campe, le visage drapé d’un noir voilé, comme pour obliger à l’intériorité. Ici, l’artiste a tout mis, tout de son élan acquis en cette année 2007, tout dans son avancée d’un oxymoron visuel.

Le vide aérien du papier ou du tableau. Une fenêtre s’ouvrant d’avant en arrière, et d’arrière en avant.

Dans l’œuvre de Bram van Velde, cet art d’incarcération pour Samuel Beckett, on peut ressentir un état d’âme construit dans un univers plat d’harmonie, et magnifiquement inquiétant. Avec Wassily Kandinsky, la peinture quitte l’illusionnisme spatial traditionnel pour un géométrisme lyrique stimulant. Pour Paul Klee, la création formelle jaillit du mouvement, est elle-même mouvement fixé, elle oblige à agir sur soi-même, à être un nouveau-né. Plus récemment, avec Albert Oehlen, l’abstraction et la figuration se confondent dans les motifs d’un logiciel de peinture allusif et arborescent, et sur un espace entier.
Dans les créations graphiques et picturales de Rafael Grassi-Hidalgo, l’épaisseur et la dynamique spatiale sont générées par un vide aérien que l’on ressent sous les motifs peints. Il s’agit moins d’exprimer un monde intérieur (subjectif), qui prévaudrait à un monde extérieur (objectif), que de les confondre l’un à l’autre dans un mouvement vivant, fenêtre s’ouvrant d’avant en arrière, et d’arrière en avant.

Rehauts de peinture à inscriptions unicellulaires.

Dans une même profondeur de champ, on trouve, comme autant de variations, une dizaine de successions de schémas, autant de diagrammes tonals vibrants qui opèrent un délitement dans la succession des recouvrements peints. Suivant les règles de l’observation du tableau, celles du microscope ou de l’œil loupe, les cellules à la surface, rehauts de peinture à inscriptions unicellulaires, se font, dans leurs énigmes formelles, des modèles de structures naturelles.

Petit caillou de réel peint, photo tombée dedans.

Les couleurs du fond, dans la profondeur du représenté, se distinguent paisiblement de motifs lissés, luisants. Eau de peinture sans fond, elles reflètent ce que l’univers du regardeur, dans son apparence, lui renvoie, parfois troublé par quelques vaguelettes, petit caillou de réel, photo tombée dedans. Peut-être est-ce la pointe du pinceau, en touchant la surface du tableau, qui en a fait grimacer ses couleurs ondulantes. On y voit des aplats d’un ciel blanc, une branche d’arbre, un corps disloqué, un nu ambigu, une cuisse, un bras, des formes plissées, un film de photo déchiré, une semence de colle blanche.

Cellules souches veinées, marbrées, bariolées.

Dans un ciel de nuit, lunaire, solaire, feutré, un segment de cercle chaud veut gober tout le froid du tableau.  Des réseaux de principes tronqués, de filets segmentés, s’animent, cellules vivantes, sur des plans en lamelles superposées. Des coups de pinceau maquillés de motifs étrangers, cellules souches veinées, marbrées, bariolées, pétales de floridées égarées, se posent délicatement, flottent sur le support antigravitationnel. C’est la peinture qui se relève de ce vide qui l’a vu naître, en amont, dans de ce blanc d’apesanteur, à l’origine de la toile et du papier vierge.

Une pataphysique aux couleurs si fraîches.

Les tableaux, les dessins de Rafael Grassi-Hidalgo s’amusent de jeux libres, sensuels et nuageux, de chevelures hachurées, griffant à l’occasion une peau de peinture acidulée. Ils entremêlent des sections de trames graphiques, des structures fractales, des équations d’alphabet qui, dans l’énigme d’un mot, cimente l’ordonnance de figures affolées. L’ampleur poétique, la précision du geste peint ou dessiné, les renvois à l’architecture d’intérieur, au paysage mental, à l’organique, au minéral, au végétal, parlent de l’essentiel de la vie dans la vie des couleurs, des formes, et des traits qu’elle caresse.

Il me reste, disait sur le tard un comédien célèbre, tellement peu d’illusions sur la nature humaine que cela devient difficile de me mettre en colère. Notre univers, il est vrai, est plein de faiblesses, mais quand l'épreuve comme ici relève d’un émerveillement, d’une illusion pataphysique aux couleurs si fraîches, je pense plutôt, avec cet art qui nous réveille, que les joies de la peinture, comme les choses de la vie, appartiennent à ceux qui les comprennent.