La délicatesse du verdugo …..

Christian Garcelon

Inspecteur-conseiller pour les arts plastiques

Conseiller pour les musées à la DRAC d’Auvergne

 

 

Rafael Grassi-Hidalgo est installé en Auvergne depuis 2001, dans la cité post-industrielle de Montluçon. Il développe un processus pictural où se met peu à peu en œuvre une syntaxe qui évacue au premier regard toute expression sensible. Comme la ville qui l’abrite, il est en recherche d’une nouvelle grammaire propre à véhiculer un langage pictural singulier. On ne sait s’il y a un syncrétisme qui s’opère entre le lieu de la production et la recherche artistique, mais on constate combien les bassins en reconversion sont des lieux d’accueil pour les artistes, comme si les mutations artistiques et industrielles leur permettaient de construire l’avenir.

 

Les fondements syntaxiques de Rafael Grassi-Hidalgo sont engendrés par un ensemble de signes, parfois de lettrages, de lignes et de surfaces au sein d’une palette riche de gris colorés et de couleurs électriques. Le tout se superpose et constitue un paysage pictural dans un espace multidimensionnel complexe.

 

Si l’espace pictural est proche  de la saturation, fait d’un nombre important de signaux, de dialogue entre ces derniers, il laisse une fenêtre d’ou le regard peut s’échapper, lassé qu’il peut être de virevolter dans la toile. Chaque élément est tout à la fois indépendant et dépendant des autres. Si très rarement ils se télescopent, ils ne se nuisent jamais. En aucun cas, il ne nous invite au point de vue unique, il affirme le pluriel en de déroutantes comparaisons. L’espace devient peu à peu sensible au regardeur, une fois abandonnée la prospection figurative. Les jus de couleurs juxtaposés, les surfaces de peinture épaisse et les quelques coulures concèdent à l’ensemble, un peu à la façon d’une perspective atmosphérique, une émotion voire une fragilité, qui révèle par la même un équilibre délicat.

 

Rafael Grassi-Hidalgo a réalisé en 2006 une série de dessins. Cette pratique n’est pas exceptionnelle chez lui ; elle fut une étape nécessaire, un approfondissement de son langage pictural. Cette série graphique, réalisée avec des feutres, des stylos, des crayons de couleur, sur un papier à dessin blanc, forme un ensemble d’une grande cohérence où se côtoient des figures abstraites, des signes déjà utilisés et un ensemble de liaisons, de heurts formels et de marques, sortes de balises au sein d’un espace lui aussi chamboulé.

 

Le Fonds d’Art Contemporain de Montluçon propose un ensemble de toiles qui témoigne à la fois du travail engagé depuis plusieurs années et des dernières explorations. Le langage pictural de Rafael Grassi-Hidalgo a muté et l’espace pictural s’est profondément recomposé.

 

Si nombre d’éléments sont caractéristiques de son travail, il les inclut dans la représentation d’un espace tridimensionnel. Un peu comme Francis Bacon, il génère un espace pictural au sein de la toile ou du moins des indices qui renvoient à  une pièce, tout en laissant, comme à son habitude, des échappées spatiales renforcées ici par une perspective assumée. L’espace est donc plus aérien mais aussi plus figuré. Il crée une arène de la tragédie.

 

Il aime à dire que son séjour à Winterthur, en Suisse alémanique, lui a donné le goût de la chair tant la nourriture quotidienne est rythmée par le nombre de saucisse qui agrémente les repas. En effet, dans les dernières toiles apparaissent des formes, des morceaux de peinture charnels qui renvoient à une figuration de la chair, voire du corps.

  

Rafael Grassi-Hidalgo s’inscrit dans le continuum de l’histoire de l’art et tout particulièrement de celle liée à l’histoire de la peinture. Dans  la délicatesse du bourreau, un morceau malaisément défini pend et dégouline. Le tout s’inscrit dans un espace familier avec la représentation d’un angle de plafond mouluré. Les mots écrits en espagnol, les écrans dégoulinants ou non, s'ordonnent dans la toile à la façon d’un générique de film, et dans l’angle inférieur droit s’organise une nature morte de saucisses suisses. Le bourreau pourrait être un boucher qui pend son bœuf au crochet et la nature morte une bravade. Rembrandt et Manet seraient-ils convoqués ?

 

L’enquête ne s’arrête pas là. Avec les « Goyesca I et II » il fait référence au maître du portrait sans concession, à celui qui accabla ses modèles de tous leurs travers, Francisco de Goya. Le voile noir nous renvoie au portrait de la  Reine Marie-Louise  tout de noir vêtue et couverte d’une mantille.

 

Le caractère fragmentaire des représentations de Rafael Grassi-Hidalgo emprunte à la fonction-même de la mantille, chargée de contenir la peine et de divulguer partiellement le visage et le corps. Elle brouille la lecture plastique sans en dérober le sens.

 

La représentation des espaces intérieurs ou extérieurs par des éléments formels, qui existaient pour eux-mêmes, il y a encore peu, dans son travail, est investie d’une récente responsabilité, celle de renseigner le spectateur du lieu. Il en va de même avec les reproductions charnelles et corporelles qui sont autant d’indices savamment organisés pour révéler des corps.

 

Enfin, une toile de petite dimension,  Paysage suisse,  à la fois témoignage de son attachement à ce pays et du lieu d’une mutation picturale amorcée, apporte sans doute un soupçon de romantisme à son travail. Ce romantisme inédit est ici remarquable. Est-il le fait de la relation  aux maîtres d’hier, ou est-ce une expression qui se dévoile ?  Toujours est-il que le travail de Rafael Grassi-Hidalgo exprime une véritable jouissance de l’artiste pour la peinture et les questionnements qui s’y rapportent, et que le spectateur conscient de ce lien est quant à lui dans une connexion puissante aux œuvres.